« Un point tournant dans la lutte contre le VIH : De nouveaux défis à relever »

Le Congrès 2012 de l’Association canadienne de recherche sur le VIH (ACRV) tenu à Montréal a réuni des chercheurs, des médecins et des membres de la communauté provenant du Canada et d’ailleurs autour du thème « Un point tournant dans la lutte contre le VIH : De nouveaux défis à relever ». Avec l’avènement des antirétroviraux efficaces, les Canadiens vivent désormais plus longtemps avec le virus. Toutefois, comme l’infection au VIH devient davantage une maladie chronique, de nouveaux défis apparaissent. Les conférenciers du congrès de cette année ont présenté des travaux de pointe en sciences fondamentales, sciences cliniques, épidémiologie et santé publique et sciences sociales, alors que les membres de la communauté ont partagé leurs expériences de travail auprès des populations touchées par le VIH.

Prix

Cette année, l’ACRV a décerné à un groupe remarquable d’individus et d’étudiants des bourses d’études communautaires et d’études universitaires de l’ACRV, de même que des bourses doctorales de l’ACRV/IRSC pour la recherche sur le VIH. Les bourses d’études universitaires de l’ACRV ont été présentées pour chacune des quatre catégories établies, soit sciences fondamentales, sciences cliniques, épidémiologie et santé publique et sciences sociales. Pour honorer et appuyer la génération montante de chercheurs qui se consacrent au VIH, l’ACRV a décerné quatre prix à de nouveaux investigateurs.

L’ACRV est fière d’avoir remis le prix Ruban rouge 2012 au Dr Peter Ford pour son dévouement et son engagement vis-à-vis de la recherche sur l’épidémiologie du VIH et de l’hépatite C dans les prisons. Le Dr Ford a travaillé auprès des détenus séropositifs des prisons fédérales de l’Ontario pendant plus de 20 ans. Au cours de sa carrière, le Dr Ford a souligné l’importance des stratégies de réduction des préjudices et l’importance de s’attaquer aux toxicomanies afin de prévenir la propagation du VIH. Le prix Ruban rouge est présenté tous les ans « pour souligner la contribution remarquable d’une personne à la recherche ayant permis d’approfondir notre compréhension du traitement et de la prévention du VIH/sida tout en améliorant la qualité de vie des personnes touchées par la maladie ».

Vue ACRV 2012 résumés de conférences

Conférence Mark-Wainberg 2012 : Dr Kenneth Rosenthal

À titre de conférencier Mark-Weinberg de cette année, le Dr Kenneth Rosenthal a abordé l’« énigme » des travailleuses du sexe résistantes au VIH. Il y a plusieurs années, à Nairobi, le suivi d’un dépistage du VIH chez des travailleuses du sexe a révélé que certaines femmes semblaient résister au virus. Malgré un fort degré d’exposition, elles restaient indemnes. Le Dr Rosenthal a parlé du rôle crucial de l’immunité muqueuse et du degré apparemment faible de réaction immunitaire aux virions du VIH chez les travailleuses du sexe résistantes au virus par rapport à celles qui y sont sensibles. La recherche sur les primates a montré qu’un facteur clé de l’infection au VIS (virus d’immunodéficience simienne) pathogène est le contrôle d’une réaction immunitaire excessive peu après l’infection. Il semble que le même phénomène survient chez les travailleuses du sexe résistantes : les cellules mononucléaires cervicales montrent une expression significativement réduite, ce qui entraîne une réponse immunitaire nettement moindre. Le Dr Rosenthal a décrit les répercussions de ces découvertes sur la mise au point d’un vaccin. L’ACRV a mis sur pied la conférence Mark-Wainberg à la fois pour honorer les contributions passées et présentes du Dr Wainberg et pour souligner les efforts d’autres chercheurs qui se démarquent par l’excellence de leurs travaux, leur persévérance et leur engagement à trouver des façons novatrices de lutter contre l’épidémie.

Sciences fondamentales, sciences cliniques, épidémiologie et santé publique et sciences sociales

Durant la plénière des sciences sociales, le Dr Thomas Hope a présenté ses travaux sur la pénétration du VIH dans la muqueuse cervicale. À l’aide de virions du VIH marqués et de dons tissulaires, il a étudié le mouvement du virus dans la muqueuse cervicale. Selon lui, les virions peuvent en fait traverser la seconde couche épithéliale (colonnaire) pour atteindre les cellules cibles. Durant une réaction inflammatoire, les cellules immunitaires cibles sont portées à la surface et peuvent entrer en contact avec les virions du VIH. Toutefois, le Dr Hope est d’avis que la couche épithéliale alliée aux glaires cervicales constitue un important système de défense et laisse probablement passer moins de 20 virions par exposition; une quantité qui constitue, selon lui, un nombre réaliste à cibler pour la prévention de l’infection.

 

La plénière en sciences cliniques abordant le thème du neurosida et des points de vue de la clinique et des laboratoires, a été présentée par le Dr Christopher Power. Le Dr Power a décrit le paysage complexe des troubles neurocognitifs associés au VIH (TNAV) et a expliqué ce que nous dit la recherche actuelle sur la façon dont les protéines virales affectent les neurones ou le système immunitaire lui-même. Il a décrit la complexité des manifestations cliniques des troubles neurologiques en soulignant que le traitement des TNAV se doit d’être multiple. Le Dr Power a souligné l’importance d’aborder les symptômes neurologiques avec les patients et de les traiter en conséquence puisque les complications neurologiques sont des indicateurs de l’évolution de l’infection.

Pour la plénière sur l’épidémiologie et la santé publique, la Dre Rosanna Peeling a abordé le diagnostic et le rôle crucial  du traitement et de la prévention du VIH/sida dans les pays émergents. Elle a parlé des technologies nouvelles et des progrès qui ont été accomplis, notamment en termes de rapidité, d’efficacité et de rentabilité. Toutefois, la Dre Peeling a aussi énuméré les nombreux obstacles qui nuisent à l’accès à ces technologies dans des régions où le besoin se fait le plus sentir. Le coût des brevets dans chaque pays, l’accès à des tests peu coûteux (et moins précis), les politiques et priorités des pays et la réglementation, appliquée ou non, aux dispositifs diagnostiques ont figuré parmi les difficultés énumérées. Malgré ces problèmes, elle a souligné l’importance des outils diagnostiques et de l’évaluation de leur utilité selon chaque pays. Lorsqu’ils sont utilisés à bon escient, ils permettent de mieux cibler le traitement, de promouvoir la prévention et de prévenir la propagation et, par conséquent, ils se révèlent économiques.

La présentation de Bruno Spire pour la plénière des sciences sociales a fait écho au thème du Congrès puisqu’il a parlé de l’avenir de l’épidémie de VIH et du rôle des sciences sociales. Il a rappelé que beaucoup d’efforts et de recherches ont été consacrés au traitement et à la prévention et pourtant, ces stratégies sont aussi complexes que la nature humaine elle-même. Il a affirmé que l’éradication de l’épidémie ne relève pas d’un débat entre des stratégies médicales et comportementales. Selon lui, toutes les stratégies sont comportementales et doivent tenir compte de la nature et des désirs de l’être humain. Par exemple, les méthodes de prévention ne fonctionnent pas pour tout le monde. La fidélité, l’utilisation du condom et l’abstinence ne sont pas toujours des objectifs réalistes. Même si le traitement antirétroviral permet de réduire la transmission, les gens ne sont pas tous traités, ils ne souhaitent pas tous l’être; et le cas échéant, ils ne sont pas tous fidèles au traitement prescrit ou ne sont pas traités suffisamment tôt pour réduire la transmission. Bruno a fait remarquer que dans bien des cas, certaines populations, comme les toxicomanes ou les HRSH (hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes), sont exclues des discussions ou alors, les campagnes de traitement et de prévention ne les rejoignent pas. Il a affirmé que pour produire un impact réel, les communautés touchées par le VIH ont besoin de s’impliquer et de s’approprier les stratégies. L’appropriation peut améliorer la participation des personnes, contribuer à rejoindre un groupe plus large et, au bout du compte, accroître l’efficacité des stratégies thérapeutiques et préventives.

Séances spéciales

À l’occasion d’une table ronde sur les origines de la transmission du VIH, le Dr Jacques Pépin a parlé des parfaites conditions gagnantes qui régnaient à Léopoldville pour que le VIH puisse se développer, muter et ultimement se propager. Selon lui, initialement, à elle seule, la prostitution n’aurait pas suffi pour propager le VIH et n’a pu que le maintenir dans la population. Ce sont par la suite les soulèvements politiques, la pauvreté et les traitements multiples pour la syphilis (y compris avec du matériel non stérilisé) qui ont favorisé la propagation du VIH à partir de Léopoldville (maintenant Kinshasa) vers les régions avoisinantes. Le Dr Pépin étaye son hypothèse par des travaux qu’il a présentés sur l’accroissement du VIH et de l’hépatite associé aux campagnes coloniales menées contre la tuberculose, le paludisme et la maladie du sommeil. Après la conférence à teneur historique du Dr Pépin, le Dr Wainberg a présenté son opinion sur l’état actuel et futur de l’épidémie de VIH et en précisant si un pic avait été atteint. Et selon lui, en Amérique du Nord, la transmission du type sauvage sensible aux médicaments a probablement atteint un pic en raison des interventions appliquées. Mais le Dr Wainberg a expliqué qu’à l’échelle internationale, un plus grand nombre de personnes contaminées ont accès au traitement. Il a aussi souligné que le VIH est un rétrovirus et qu’il peut se recombiner et produire des effets imprévisibles. Ces éléments, alliés à la résistance croissante aux médicaments, soulèvent des craintes à propos de l’avenir de l’épidémie.

Pour la séance de clôture, le Dr Peter Ford, récipiendaire du Ruban rouge de l’ACRV 2012, a parlé de son travail auprès des prisonniers séropositifs des prisons canadiennes. Les prisons constituent un important réservoir pour les infections au VIH et au VHC, mais, comme le rappelle le Dr Ford, il y a autant de prisonniers qui se savent séropositifs qu’il y en a qui l’ignorent ou ne le dévoilent pas. Il a parlé des nombreuses complexités et difficultés associées au milieu carcéral : problèmes de santé mentale, toxicomanie, co-infections, libérations conditionnelles et réincarcérations successives viennent compliquer les stratégies thérapeutiques et préventives. Le Dr Ford a présenté des preuves selon lesquelles le VIH et l’hépatite se propagent dans les prisons par le partage de seringues artisanales contaminées. Il a souligné qu’il est impossible de traiter le VIH tant que le problème de la toxicomanie et des aiguilles contaminées n’est pas réglé. Une discussion a suivi avec les panélistes Richard Elliot, Kathleen Myers Griffin et Diane Smith-Merrill. Les questions de l’auditoire ont porté sur les droits des Autochtones au sein du système, les récentes coupures budgétaires fédérales et le projet de loi omnibus touchant la criminalité, la stigmatisation des détenus séropositifs, la toxicomanie dans les prisons et l’accroissement des populations carcérales.

Points de vue de la communauté

Au cours d’une séance spéciale sur le thème du travail en collaboration avec des intervenants de disciplines et origines géographiques diverses pour l’amélioration de la recherche sur le VIH avec et pour les femmes au Canada, les panélistes ont présenté différentes perspectives, problématiques et particularités, plus particulièrement en ce qui concerne les femmes, les filles, les Autochtones et transgenres aux prises avec le VIH. Plusieurs panélistes en particulier ont souligné l’importance d’impliquer les communautés et les participants au développement de la recherche afin d’assurer la pertinence des résultats.

L’Institut d’apprentissage de CATIE est un organisme voué à la transmission du savoir et au travail communautaire auprès de personnes touchées par le VIH et le VHC. Au cours de la conférence de cette année, des membres de communautés des quatre coins du Canada ont travaillé en partenariat avec le personnel de CATIE et ont été assignés à un thème de recherche (fondamentale, clinique, santé publique et sciences sociales). À la fin de la conférence, ces personnes ont présenté en langage simple d’excellents comptes-rendus des principaux thèmes couverts au cours des trois jours de la réunion.

Ateliers

À mesure que le traitement anti-VIH devient plus efficace et que les patients vivent plus longtemps avec le virus, la relation médecin-patient est appelée à durer de nombreuses années. Dans sa présentation sur le thème « Favoriser une communication efficace entre les fournisseurs de soins de santé et les patients », Linda Robinson a expliqué l’importance d’établir une relation positive et ouverte avec les patients pour surveiller tous les symptômes et s’attaquer aux problèmes. À partir de là, Linda a résumé les quatre types de communicateurs et leur mode d’interaction. Les patients peuvent attendre différentes choses d’un rendez-vous (soutien émotionnel, renseignements seulement, etc.) et, selon elle, les médecins devraient connaître le style de communication de leurs patients et s’y adapter pour favoriser un rapport plus harmonieux et obtenir de meilleurs résultats thérapeutiques.

L’atelier pour les nouveaux investigateurs qui donnait des conseils pratiques pour la planification d’une carrière réussie dans le domaine de la recherche sur le VIH a réuni des chercheurs afin de les aider à établir leur plan de carrière. L’atelier a abordé le financement, les bourses d’études, les techniques de présentation, le mentorat et les techniques de rédactions.

L’institut CATIE a organisé l’atelier « Établissons des liens : Communiquer et travailler avec les professionnels de la santé » pour aider les personnes aux prises avec le VIH à apprendre à se responsabiliser face à leurs soins de santé et à communiquer efficacement avec leurs professionnels de la santé.